Être artiste, est-ce un vrai métier si on a du mal à en vivre?
par {{ author }} karine chartrand au Sep 01, 2026
Cette semaine, une nouvelle m’a fait réagir. François Gariépy, candidat du Parti québécois dans Charlevoix–Côte-de-Beaupré, s’est retrouvé dans l’actualité pour des propos tenus quelques mois plus tôt. En parlant des artistes qui peinent à vivre de leur travail, il avait avancé que si notre art ne nous mène pas à une certaine autonomie financière, c’est peut-être que ce n’est tout simplement « pas une vraie job ».
Je vous laisse lire l’article de TVA Nouvelles si vous souhaitez connaître le contexte complet.
Je n’ai pas envie ici de faire le procès de ce candiadat. Ses propos ont plutôt ravivé chez moi une question qui revient régulièrement lorsqu’on parle de culture : est-ce que la capacité à bien gagner sa vie détermine réellement la légitimité d’un métier?
Parce que si c’est le cas, je pense qu’on ouvre une drôle de porte.
Être artiste professionnel, ce n’est pas avoir la garantie d’en vivre
Soyons clairs : choisir de devenir artiste professionnel ne nous donne pas automatiquement droit au succès.
Personne n’est obligé d’acheter mes œuvres. Personne n’est obligé d’aimer ce que je fais. Et comme n’importe quel travailleur autonome ou entrepreneur, j’ai une responsabilité dans la viabilité de mon entreprise : trouver des clients, développer mes activités, gérer mes dépenses, investir intelligemment et m’adapter.
Il y a du risque là-dedans. Beaucoup.
Mais justement, lorsqu’une personne lance une entreprise, personne ne conclut après une mauvaise année que l’entrepreneuriat n’est « pas un vrai métier ». On comprend qu’elle puisse investir énormément de temps et d’argent avant d’obtenir un résultat. Qu’elle puisse développer un produit qui ne fonctionnera finalement pas. Qu’elle puisse devoir se réorienter.
Pourquoi l’incertitude financière serait-elle une preuve que le travail artistique n’en est pas un?
Être artiste professionnel ne signifie pas que la société nous doit le succès. Mais avoir de la difficulté à vivre de son art ne transforme pas pour autant notre métier en passe-temps.
Pourquoi subventionner la culture?
Il y a aussi quelque chose qui me fascine dans notre rapport aux subventions.
Collectivement, nous acceptons très bien de financer la recherche scientifique. Nous soutenons aussi des entreprises, des projets d’innovation ou de développement économique.
Pourquoi?
Parce que la personne ou l’entreprise qui reçoit l’argent n’est pas nécessairement la seule à en bénéficier. Une recherche peut faire avancer les connaissances. Une entreprise peut créer des emplois, développer une expertise ou stimuler une économie locale.
Une subvention est un investissement collectif lorsqu’on considère que les retombées potentielles dépassent son bénéficiaire immédiat.
Et c’est exactement ce que fait la culture.
Un festival fait déplacer des gens qui mangent au restaurant, prennent un café et magasinent dans les commerces environnants. Une activité culturelle anime une ville. Une œuvre publique transforme un espace. Un atelier artistique permet à des enfants de créer. Une exposition provoque des discussions.
Et toutes les retombées ne se calculent pas en dollars.
Les arts contribuent aussi au sentiment d’appartenance, à la qualité de vie et au bien-être. Le Conseil des arts du Canada rassemble d’ailleurs plusieurs recherches démontrant les retombées économiques, sociales et même liées à la santé et au bien-être de la participation aux arts.
Le rôle premier de la culture n’est peut-être pas d’enrichir l’artiste. Mais elle ne devrait pas exiger son appauvrissement non plus.
Le travail invisible des artistes existe aussi
Une autre expression a beaucoup circulé cet été : les « heures invisibles » des artistes.
Et elle me parle particulièrement comme artiste en arts visuels.
Quand vous voyez une exposition, vous voyez les œuvres accrochées au mur. Vous ne voyez pas nécessairement les semaines ou les mois de création qui l’ont précédée. Les recherches. Les essais qui n’ont jamais abouti. Le matériel. Les photographies. Les dossiers d’exposition. Les demandes de subvention. La promotion. Les communications. Le transport. Le montage.
Et contrairement à plusieurs autres formes d’art où un cachet peut être associé à une représentation, en arts visuels, une grande partie du revenu repose souvent sur quelque chose d’encore incertain : est-ce que l’œuvre sera vendue?
Ces heures invisibles existent évidemment sous différentes formes en musique, en théâtre, en danse, en littérature et ailleurs. Elles ont d’ailleurs fait partie des revendications rapportées cet été concernant les artistes québécois et leur accès à l’assurance-emploi.
Et encore une fois, cette réalité n’est pas complètement étrangère aux autres travailleurs autonomes. Un entrepreneur ne facture pas nécessairement toutes les heures passées à faire ses soumissions, sa comptabilité, son marketing ou son développement.
Le problème, c’est peut-être que nous avons tendance à regarder le résultat visible et à oublier tout ce qu’il a fallu pour arriver jusque-là.
Gratuit pour le public ne veut pas dire gratuit à produire
Je suis la première à trouver extraordinaire qu’une famille puisse aller dans un festival et assister gratuitement à un spectacle. Qu’un enfant puisse participer à une activité artistique offerte par sa municipalité. Qu’on puisse visiter une exposition sans sortir son portefeuille.
Je souhaite même qu’on en ait davantage.
Mais il y a une distinction importante à faire : une activité gratuite pour le public n’est jamais gratuite à produire.
Il faut du matériel. Des lieux. De l’organisation. Des techniciens. Des artistes. Des heures de préparation.
Quelqu’un doit absorber ces coûts.
Et si nous considérons collectivement que l’accès à la culture est bénéfique pour nos communautés, il me semble parfaitement cohérent qu’une partie de son financement soit elle aussi collective.
Sinon, « gratuit » risque parfois de simplement vouloir dire que quelqu’un, quelque part, a accepté de travailler gratuitement pour que les autres puissent en profiter.
Peut-on simplement vouloir vivre de son art?
Je crois qu’on peut tenir deux idées en même temps.
Oui, choisir une carrière artistique comporte un risque. Tous les projets ne fonctionneront pas. Toutes les œuvres ne se vendront pas. Tous les artistes ne réussiront pas à vivre exclusivement de leur pratique.
Mais non, je ne crois pas que la précarité devrait être une condition nécessaire pour être considéré comme un « vrai » artiste.
Je vis de mon art (de manière très fragile je l'avoue). Je le considère comme un privilège immense, mais aussi comme le résultat de beaucoup de travail, de décisions, d’essais, d’erreurs, de gestion et d’adaptation.
Et je crois profondément à la valeur de la culture, justement parce que sa richesse ne s’arrête pas au compte bancaire de celui ou celle qui la crée.
Elle circule. Elle rassemble. Elle questionne. Elle fait travailler d’autres personnes. Elle anime nos villes. Elle accompagne parfois des gens dans des moments difficiles. Et, parfois, elle fait simplement du bien.
Ça aussi, ça a une valeur.
Et un artiste ne devrait pas avoir à mourir de faim pour nourrir culturellement les autres.